Tribune de Genève, jeudi 16 octobre 2003
Nic Ulmi

LE RETOUR INCANDESCENT D'ADRIEN KESSLER

ADRIEN KESSLER REUSSIT UN RETOUR INCANDESCENT

Le chanteur de Goz of Kermeur joue solo ce soir et dimanche. Impressionnant.


Lorsqu'on le croise au café où il nous a rencardé, Adrien Kessler trimballe un bout de métal évoquant une antenne arrachée à une vieille radio, une baguette chipée à l'accessoiriste d'Harry Potter ou une aiguille à tricoter. "C'est pour rallonger la pédale de mon piano", dément-il.
L'ancien contrebassiste chantant du laboratoire jazz-punk Goz of Kermeur, qui rapatrie ce soir et dimanche à Genève un come-back entamé à l'Arsenic après deux ans d'éclipse, joue du piano debout. Le son de l'instrument, "électrique mais à queue", impressionne. Kessler le martèle de manière obsessionnelle en dévidant un répertoire incandescent.
"Les gens rient beaucoup, lorsque je dis que je fais du disco" s'éclate-t-il.
À l'écoute de ses nouvelles chansons, on pense au cabaret berlinois de Brecht et Weil, aux cris seventies de Peter Hammill, à la transe post-punk de Public Image Limited et aux fêlures actuelles du vieux Christophe. Mais le disco ? "Les violons, je les entends" insiste l'artiste. Il est pourtant tout seul sur scène, répartissant sa brutalité sophistiquée entre micro et piano.
Rappelons les antécédents du musicien. Son groupe, Goz of Kermeur, creusait un sillon très remarqué dans les nineties, puis capotait, coulé par le décès de son guitariste Yves Charmillot.
"C'était un truc extrêmement na!if. Tout le monde pensait qu'on faisait dans le deuxième degré. En fait, on était au premier", commente Adrien Kessler. Quitter les convulsions de ce trio n'est pas facile. "J'ai été incapable de continuer à faire de la musique sans être dans l'état d'âme particulier où l'on se mettait avec Goz. Il me fallait cette espèce de tourbillon physique."
Des déboires intimes viennent corser l'affaire. "Je sors de deux ans désastreux, d'une grande désillusion par rapport à l'amour et à la vie. Maintenant, je peux construire quelque chose avec ce désastre et en faire une nouvelle forme d'espoir. Ce ne sera pas un espoir niais.

Disco Subliminal

L'Arsenic tire Kessler de ce gouffre en lui passant une commande. Ravi que quelqu'un s'intéresse encore à lui, le musicien dit oui, profitant du passage à vide pour se réinventer. "J'ai été un clown. Maintenant j'ai envie de dire les choses droit devant, sans fuir dans cette autodérision qui était à la fois mon fort et mon faible." Casse-cou, il dévoile le résultat sur les planches sans l'avoir fait écouter au préalable à qui que se soit. Le résultat est terrassant. "me voilà reparti, ambitieux, plein d'envie de faire des choses", rayonne-t-il, gonflé à bloc par la réaction d'un public conquis.
Et ensuite ? Un nouveau groupe verra le jour prochainement pour habiller ces chansons. Un disque devrait suivre. Entre les traces de cabaret allemand ("des restes, des automatismes dont je m'éloigne"), le "disco subliminal" qu'il pratique et un amour en plein essor pour la variété ("il y a quelque chose qui me touche de plus en plus là-dedans, le côté Cloclo, Balavoine. Et je ne suis pas du tout ironique"), Adrien Kessler trace une nouvelle voie puissante et pailletée. "Il y a peut-être dans le fard une certaine vérité."
[ press ]